Jeunesse
par Pierre B. - MJCF 93Service militaire : ne pas jouer avec le feu
J’écris cette contribution partiellement en réponse à celle qui précède sur le service militaire : “peuple en armes ou mercenaires au service du capital”.
Je regrette que cette contribution ne précise pas, au-delà de sa position pour/contre le service militaire obligatoire, les conditions et modalités dans lesquelles cette disposition nous semblerait acceptable. Je ne suis pas certain de l’avoir intégralement comprise, du fait notamment de références pas immédiatement accessibles, ce que je trouve dommage pour un sujet porteur de débats importants.
Je m’efforcerai ici d’alimenter le débat sur le service militaire obligatoire et ses limites à partir de ce que j’en comprends.
I. Quelques erreurs à éviter
Il ne s’agit pas de nier que la conscription permet de concerner davantage la population sur le déploiement de soldats. Ni l’intérêt, dans l’absolu, qu’a la bourgeoisie à préférer une armée de métier à une armée de conscrits, notamment face aux épisodes de mutineries dont l’histoire regorge.
En revanche, la première erreur, courante quand on parle de conscription et de démocratie, est de ne pas tenir compte de l’évolution/modernisation de l’équipement, des techniques et des doctrines militaires occidentales qui ont, entre autres, conduit à la professionnalisation de l’armée. En France, lorsque le service militaire obligatoire a pris fin, le rôle opérationnel des appelés du contingent était déjà largement limité et se cantonnait à des tâches de soutien, sinon de figuration. La fin de ce dispositif, pour regrettable qu’elle puisse être, portait donc une certaine logique, puisqu’il constituait une dépense peu justifiée, mais qu’il aurait fallu augmenter considérablement pour que les conscrits soient qualifiés (maîtrise des équipements, techniques de combat, etc.)
La deuxième erreur que j’identifie consiste à traiter la question du service militaire obligatoire comme réponse au besoin de défense du territoire national. En mettant éventuellement dans la balance la sortie de l’OTAN.
En conséquence de l’augmentation de la qualification des soldats, cet angle de réflexion nous fait aboutir à deux visions :
- Un service militaire court (donc peu qualifiant) est suffisant ; on se contente du nombre, et accepte de faire de la jeunesse de la chair à canon, étant entendu qu’une vraie formation au combat dure des mois.
- un service militaire long (davantage qualifiant) est nécessaire, et faire passer chaque jeune français.e deux ans sous les drapeaux. Avec une autre conséquence : un investissement massif pour former et armer adéquatement ces soldats.
Tel que je le conçois, la défense du territoire national face à l’invasion éventuelle d’une armée régulière (d’autres menaces peuvent exister : attentats, renseignement étranger…) se pose de manière relativement binaire :
- Soit le territoire national est immédiatement menacé, auquel cas la mobilisation d’appelés du contingent en grand nombre est une évidence
- Soit le territoire national n’est pas immédiatement menacé, et constituer une force de réserve constante se justifie moins en regard du coût financier et du temps de vie consacré. Pire : c’est en rupture avec nos positions pacifistes, car nous entrerions dans une logique “Qui veut la paix prépare la guerre”.
En termes de défense du territoire national, il me semble que le parti à prendre reste celui de la paix et de la construction de coopérations internationales, permettant de ne pas avoir à se poser la question de la défense. Il ne s’agit pas de faire du territoire national un non-sujet, mais bien de considérer que ce n’est pas un argument pour le service militaire obligatoire : on ne répond pas à la question de la paix par l’armée.
II. Conscription ne fait pas révolution
Le potentiel révolutionnaire des conscrits ne va pas de soi. Avec une première observation : ce n’est pas parce qu’on met des armes entre les mains des prolétaires qu’on crée un peuple en armes, car la conscription à elle seule ne permet pas à elle seule d’éveiller les consciences au point de déclencher des épisodes insurrectionnels, où les intérêts de classe notamment prennent le dessus sur le commandement. En pays occidental impérialiste et depuis la modernisation de l’armée, le conditionnement a été renforcé, précisément pour se prémunir des déconvenues d’une mutinerie.
Dans le cas de la France, nous souffrons dans le pays d’un contexte favorable aux idées réactionnaires, en particulier dans l’armée où elles sont très largement majoritaires. Les résultats des dernières élections permettent de le constater : le vote RN bondit dans les bureaux où votent les militaires vivant en caserne.
Ajoutons à cela les codes militaires tenaces, concentré de virilisme, de faible contestation de la hiérarchie, et bien souvent de nostalgie coloniale. Prenons conscience du risque que représenterait le fait, dans le contexte actuel, d’envoyer des générations de jeunes dans les bras de l’extrême droite pour y être formé.es.
Car oui : bien manié, le service militaire obligatoire peut parfaitement être un outil d’embrigadement au service de la bourgeoisie réactionnaire. C’est le sens dans lequel les conservateurs de notre pays en appellent au retour du service militaire obligatoire : bien souvent, compenser par la force les lacunes de l’Éducation nationale.
La prise en compte du contexte national est ainsi absolument nécessaire pour construire nos revendications (ou non-revendications) sur le sujet.
J’ajouterai que des pays occidentaux, avec une armée moderne et pratiquant le service militaire obligatoire, cela existe. Mais je vous laisserai seul.es juges du potentiel révolutionnaire de la conscription en Israël et en Suisse.
III. Observations avant conclusion
1) Réclamer le service militaire dans la situation actuelle est intenable
Il n’est pas possible d’accepter le retour du service militaire en France, pays impérialiste, où l’armée est gangrénée par l’extrême droite. Nous devons au préalable obtenir gain de cause sur le positionnement diplomatique de la France. Il est également nécessaire de mettre fin aux opérations extérieures hors mandat de l’ONU, ainsi que d’évacuer de l’armée ses éléments réactionnaires.
Le mérite de la position adoptée par notre précédent congrès est de poser des conditions à l’instauration du service militaire obligatoire. Dans le cas où nous gardons mention de cette instauration, je propose que ces conditions soient plus fortes encore.
2) Sur le processus
Ainsi, toutes les réflexions menées sur le service militaire obligatoire sont sans débouché si notre classe ne dispose pas d’un rapport de force immense au sein de la société. Car pour théoriser le peuple en armes, il faut déjà que le peuple soit conscient de ses intérêts. Je conçois donc davantage le processus de constitution d’une armée de conscrits (en tant citoyen.nes éclairé.es) comme une étape que comme un moyen préalable. Cela doit venir de la base, consciente de ses intérêts ; dès lors, l’armée devient un outil au service du peuple, qui s’en empare.
3) Sur la formation :
Il faut choisir : soit on reconnaît que soldat (appelé contingent ou engagé volontaire), est un métier, avec des qualifications rattachées (mais également des droits…) ; soit on considère que la défense nationale doit reposer sur de la chair à canon à peine formée à tenir un fusil et à lacer ses rangers.
La maîtrise des équipements modernes et technologies diverses requiert une formation de plusieurs mois au moins, mais nous pouvons aussi considérer que le service militaire obligatoire n’a pas vocation à former des combattant.es.
Quoi qu’il en soit, notre position sur le service militaire, s’il s’agit toujours d’en concevoir l’existence, ne peut faire l’impasse sur sa durée.
IV. Quelles revendications ?
Voici les positionnements qui me semblent intéressants de soumettre au débat pour notre mouvement :
- Pas de position officielle : ne rien revendiquer, en considérant que le service militaire n’est pas souhaitable dans la situation actuelle. Cela nous serait pardonné. Nous pouvons aussi assumer : soit le service militaire ne sert à rien (s’il est trop court), soit son application pose un problème (coût, impact négatif d’une longue durée, désapprobation éventuelle de la population…).
- Pour un service militaire court (quelques mois) : dans cette conception, le service militaire remplit davantage le rôle d’une sensibilisation au métier des armes, et à l’environnement militaire (selon ce qu’on décide d’en garder). Les conscrit.es ne peuvent être déployé.es sans risque, faute d’une qualification suffisante. Mais cette expérience pourrait avoir son utilité dans d’autres domaines, que l’école n’a pas vocation à enseigner.
- Pour un service militaire long (plus d’un an, voire deux ans) : position moins audible, mais la visée de ce type de service est clairement opérationnelle, avec une augmentation drastique du nombre de soldat.es qualifié.es en France, avec la possibilité de déprofessionnaliser en grande partie l’armée. Cela peut ouvrir des possibilités sur le rôle de l’armée sur le territoire national, etc.
Ces positionnements autour du service militaire obligatoire doivent s’accompagner d’autres réflexions sur le rôle de l’armée dans notre pays, et éventuellement de revendications spécifiquement à destination des militaires d’active (c’est le cas actuellement avec la revendication du droit syndical, mais on peut aussi parler de la fin des opérations extérieures, etc.). De même, le SNU, outil idéologique au service de la bourgeoisie et des réactionnaires, doit disparaître, comme le MJCF le revendique déjà.
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