Autre
par Jahelle Ramville - MJCF 69Pour un Féminisme Matérialiste et Intersectionnel
A – Les différentes approches
1 – Essentialiste :
L’homme et la femme seraient différents par nature, et donc plutôt que de prôner l’égalité, il faudrait passer par une revalorisation du féminin. L’impasse est très claire : il n’y a pas d’autre projet de société et c’est une vision qui se base sur rien de scientifiquement sérieux. C’est associé à des courants féministes, spirituels, la notion de « féminin sacré » et à des courants réactionnaire et transphobe, donc nous sommes particulièrement en conflit avec cette approche.
2 – Libérale :
Elle consiste à demander plus de droits, plus d’égalité dans la loi, mais cela ne va pas souvent plus loin. Elle est souvent associée à une idéologie individualiste qui permettrait aux femmes de « briser le plafond de verre » et de devenir patronne d’une entreprise aussi facilement que des hommes. Ou alors de considérer qu’il n’y a pas de problème au concept de travail du sexe si une femme décide qu’elle le veut (sans réfléchir aux dynamiques de classe que cela implique). L’impasse de cette vision libérale, c’est l’individualisme. Elle ne remet pas en question les exploitations dans leur globalité et pense les femmes comme des individus ayant des intérêts personnels (pouvant relever de la classe sociale) à faire valoir, plutôt que comme un groupe social ayant un intérêt commun. Au final, cette vision de la lutte n’avantage que les femmes blanches et bourgeoises au détriment de toutes les autres.
3 – Radicale :
Ici, on affirme en s’inspirant de la lutte des classes que le patriarcat est la domination du groupe social des hommes sur celui des femmes. Pour sortir du patriarcat, il faut donc lutter dans le groupe social des femmes contre la domination de celui des hommes. Cela est souvent associé à la non-mixité ainsi qu’à la dénonciation des violences comme le viol, les féminicides et la violence conjugale. On s’approche d’une vision plus révolutionnaire, mais encore une fois, il n’y a pas vraiment de projet de société derrière et il n’y a pas vraiment de notion de classe. Pourtant, les intérêts d’une femme bourgeoise ne sont pas les mêmes que ceux d’une femme prolétaire.
4 – Matérialiste :
Une vision qui considère que le patriarcat se nourrit du capitalisme et inversement. On conçoit donc l’exploitation des femmes par les hommes dans le cadre du capitalisme. On parle alors du travail reproductif avec la reproduction de la force de travail, la double journée et de l’exploitation sexuelle des femmes avec la prostitution des femmes prolétaires.
5 – Intersectionnelle :
Ce concept, souvent associé à la convergence des luttes, affirme qu’il existe une multitude de discriminations qui se nourrissent entre elles et qu’il faut avoir à l’esprit pour mieux penser les inégalités et agir contre elles. Comme le féminisme matérialiste qui mélange deux systèmes de discrimination, mais en pensant à encore plus de systèmes de discrimination. L’intersectionnalité fait cependant le choix d’en cibler trois (sans pour autant ignorer les autres) : le capitalisme, le patriarcat et le racisme.
B – Notre analyse
Notre analyse féministe doit être d’une part matérialiste, car nous sommes marxistes et léninistes. L’abolition du patriarcat doit se faire avec l’abolition du capitalisme, c’est donc un combat à mener sur ces deux fronts en même temps. L’abolition du patriarcat sans celle du capitalisme, ce n’est tout simplement pas faisable puisque le capitalisme n’a pas d’intérêt à l’abolition du patriarcat, au contraire. À l’inverse, l’abolition du capitalisme sans celle du patriarcat n’est pas envisageable non plus, car on conçoit, après l’abolition du capitalisme, le socialisme puis le communisme. Cela signifie pour nous une société sans classe sociale, mais également débarrassée de tout système de domination. Pour atteindre cela, il n’est pas question de préférer ou de prioriser une lutte avant l’autre, on doit se battre sur les deux fronts.
Néanmoins, il est important d’utiliser le plus d’outils d’analyse possible, et l’intersectionnalité permet de mieux comprendre les systèmes de domination dans lesquels nous vivons et ainsi mieux les combattre, le stade de l’impérialisme dans lequel nous sommes justifie plus qu’assez la compréhension du système raciste dans notre féminisme. Car si la classe fait partie de notre analyse féministe et que nous trouvons absurde de le penser sans la question du racisme, elle-même très liée à la classe, doit être intégrée.
C – Les thèmes
1 – Travail reproductif et productif :
Un des sujets de prédilection du féminisme matérialiste, c’est le travail des femmes. D’une part, le travail reproductif (travail domestique, ménage, cuisine, éducation des enfants, etc.). Ce travail est essentiel dans le système capitaliste car il permet de renouveler la force de travail des travailleurs. Cependant, celui-ci est majoritairement effectué par les femmes dans les couples hétérosexuels. Ce travail n’est pas reconnu ni payé et donc les hommes exploitent les femmes en refusant d’effectuer ce travail, le délégant ainsi aux femmes par un rapport de domination. On parle alors de double journée, car les femmes, en plus de renouveler la force de travail de leur compagnon, renouvellent la leur. Aujourd’hui, largement insérées dans le travail productif, les femmes y sont encore une fois exploitées. Elles sont reléguées majoritairement à des métiers peu valorisés, avec des pénibilités non reconnues et extrêmement précaires (par exemple, les métiers du “care”). De plus, à travail et compétences égales, les femmes sont moins payées que les hommes. Elles subissent également des discriminations à l’embauche, en particulier les femmes racisées.
2 – Violence Sexiste et Sexuelle :
C’est la matérialisation de la domination des hommes sur les femmes. Ce terme rassemble plusieurs types de violences pour montrer qu’elles émanent du même système : le patriarcat. Celui-ci déshumanise et objectifie les femmes et leur corps. Cela peut aller de la remarque misogyne, à l’agression sexuelle, jusqu’au viol et au féminicide. Évidemment, même si elles émanent du même système, on ne traitera et n’analysera pas une remarque misogyne de la même manière qu’un viol. L’un n’implique pas obligatoirement l’autre, mais les deux étant induits par le même système. L’omniprésence de ces violences dans notre société montre l’urgence de penser à une prise en charge psychologique pour les victimes, une réelle justice, et des solutions de réinsertion pour les auteurs de VSS. Cela implique également une réelle éducation au consentement et à la vie sexuelle et affective dès le plus jeune âge.
3 – Prostitution :
Les femmes qui sont dans une extrême précarité se retrouvent souvent exploitées dans la forme la plus violente que peut prendre le patriarcat et le capitalisme réunis : la prostitution. Le consentement ne peut être acheté, la prostitution constitue donc un viol tarifé. De plus, la vente de contenue à caractère sexuel, quel qu’il soit, est un piège qui normalise un rapport néfaste à son propre corps et favorise l’entrée dans la prostitution. L’impact psychologique des prostituées n’est plus à démontrer. Le stress post-traumatique vécu par 67 % d’entre elles ou le nombre de mineures victimes de la prostitution suffit à justifier une position abolitionniste. Cette position place la culpabilité sur les proxénètes et sur les clients, et non sur les prostituées. Cependant, la priorité doit être de protéger les femmes victimes de la prostitution et, d’autre part, de leur permettre d’en sortir. La criminalisation des clients ne peut être une solution acceptable si elle n’est pas correctement articulée avec un accompagnement de sortie de la prostitution, sécurisant et accessible pour toutes les prostituées en faisant la demande. Car elle impose aux prostituées la clandestinité, ce qui les met encore plus en danger. Cela doit être accompagné d’une sortie de la précarité globale qui pèse en particulier sur les femmes. Pour sortir les femmes du système prostitutionnel, il faut s’en donner réellement les moyens, les aides actuellement prévues sont insuffisantes, largement sous le seuil de pauvreté et accessible à trop peu de prostituées.
4 – Pornographie :
Trois facteurs sont prédominants chez les auteurs de VSS : l’âge de visionnage de la première vidéo pornographique, la fréquence de consommation de vidéos pornographiques, et le genre. Cela nous montre qu’outre le problème de l’industrie pornographique, qui pose la question la prostitution, il est important de traiter les effets de cette industrie sur la jeunesse, l’imprégnation de la culture du viol et l’objectification du corps de la femme, ainsi que l’absence de la notion de consentement, etc. C’est pourquoi il faut encore réfléchir à une réelle éducation à la vie sexuelle et affective dès le plus jeune âge afin de lutter contre les représentations sexistes et les violences sexistes et sexuelles.
5 – Justice :
Que faire des auteurs de VSS ? Si une femme sur trois est victime d’une violence sexuelle au cours de sa vie, on peut facilement en déduire qu’un homme sur trois a commis une agression. Cela paraît alors plutôt compliqué d’imaginer un tiers des hommes en prison. De plus, le problème de la surpopulation carcérale, le manquement à la dignité humaine des prisons et le taux de récidive force à se rendre compte de l’échec de ce système. Nous devons nous prononcer en faveur d’un féminisme anti-carcéral, donc d’une justice réhabilitatrice, pour l’abolition des prisons. Nous préférerons des centres de réhabilitation avec un suivi psychologique et social pour permettre à chaque auteur de violence sexuelle de pouvoir évoluer dans la société sans être un danger pour d’autres femmes. Plutôt que de nier leur culpabilité et de les laisser agresser de nouveau, ou de les envoyer en prison où ils ressortent en étant toujours un danger pour les femmes.
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