Autre
par Umit YildizPour un antiracisme offensif, socialiste et à vocation majoritaire
« Le meilleur moyen de combattre le feu, c’est l’eau, parce que l’eau éteint le feu. Ici, l’eau, c’est la solidarité du droit des peuples à se défendre eux-mêmes, ensemble, contre un monstre vicieux. Ce qui est bon pour lui ne peut pas être bon pour nous. Ce qui est bon pour le système capitaliste de la classe dominante ne peut pas être bon pour les masses du peuple. »
– Bobby Seale, Seize The Time : The Story of the Black Panther Party, 1970
Introduction : Poser la question de l’antiracisme
En France, l’antiracisme est une valeur partagée par le plus grand nombre et même les éléments les plus à droite de la scène politique s’en revendiquent parfois. Pourtant, aucun gouvernement n’est parvenu à avoir une adresse efficace pour combattre les discriminations basées sur la « race », l’ethnie ou les origines (réelles ou supposées). Pire, de nombreux gouvernements ont amplifié les discriminations racistes en France de manière directe ou indirecte.
Malgré une sensibilisation accrue de la jeunesse aux questions antiracistes, les victoires sont rares, voire absentes. La définition même d’une victoire fait l’objet de débats. Il est donc nécessaire d’analyser les formes que prend aujourd’hui l’antiracisme afin de comprendre et de dépasser leurs écueils.
I. Les réponses apportées et leurs limites
A) L’antiracisme libéral
L’antiracisme libéral d’abord, est le plus répandu et admis dans les sociétés occidentales. C’est l’antiracisme de la bourgeoisie, dont la priorité n’est pas de mettre fin aux inégalités sociales, mais de garantir une société bourgeoise où les « minoritaires » seront bien représentés au sein des classes dirigeantes. Son combat porte exclusivement sur la question de la représentation et de la tolérance abstraite. Il ignore la question sociale.
B) L’antiracisme dit politique, racialiste ou « race-centered »
De l’autre côté du spectre existe un antiracisme, répandu à gauche et au sein de la jeunesse, qui centre son analyse sur la notion de race sociale, pris comme outil d’analyse principal des rapports sociaux. Il étudie et combat le racisme à partir des inégalités constatées et s’ancre dans un rapport systémique au racisme. Il comprend la société comme organisée par des rapports de race où il existe des groupes dominants et des groupes dominés au sein de structures institutionnellement hiérarchisées racialement. Cet antiracisme est principalement critiqué pour son usage du concept de « racisme institutionnel » (le concept est valide, nous parlons bien ici de l’usage qui en est fait comme outil principal voire unique).
La lecture de classe est empêchée par l’organisation communautaire induite par le racialisme et sa grille de lecture principalement raciale. Cette lecture raciale dispose d’autres angles morts. Elle rend difficile par exemple l’analyse de la connivence entre bourgeois « racisés » et bourgeois dominants. Il est aussi aveugle aux minorités sortant du cadre classique de discrimination comme le racisme anti asiatique et l’antisémitisme. Enfin, il ignore les dynamiques de domination entre et au sein des groupes discriminés.
Cet antiracisme, s’il a fait peau neuve, a été historiquement minoritaire et combattu aux Etats-Unis par le Black Panther Party et le Parti Communiste des Etats-Unis notamment.
II. Construire et faire évoluer notre réponse, pour un antiracisme marxiste
A) Notre héritage
Les deux antiracismes que nous avons analysés se rejoignent dans leurs écueils sur l’effacement de la question sociale et la poursuite de la division raciale qu’ils prétendent combattre. Cette division pousse à un antagonisme qui peut mener, pour des motifs communautaires, à combattre des groupes sociaux aux intérêts convergents et à soutenir des mouvements bourgeois voire ouvertement réactionnaires.
Dans l’analyse de Karl Marx, le racisme est un fait social qui vient justifier un conflit réel qui lui préexiste (concurrence dans l’accès à l’emploi, guerre coloniale…). Institué, le racisme, s’autonomisant du fait initial, profite à la bourgeoisie dans la division des classes populaires qu’il crée. Mais loin de la vision « class-first » économico-centrée, Karl Marx analyse le profit matériel et moral que retirent les populations qui bénéficient du racisme et qui finissent par se l’approprier et l’alimenter. Ce bénéfice favorise sa prolifération au sein des classes travailleuses laissées sans perspectives et qui retrouvent une forme de dignité dans le suprémacisme. En face, la réappropriation de la vision racialiste au service du progressisme répond au même besoin de dignité au sein des populations victimes du racisme. Ce mouvement, s’il peut être important pour la conscientisation et l’organisation des dominés, mène à une impasse dans les deux cas puisque ni les conflits économiques aux origines de ces antagonismes, ni les rapports économiques et sociaux des populations auteures et victimes de racisme ne se trouvent modifiés par ces luttes.
Ainsi, l’antiracisme de gauche centré sur la race « race-centered » n’a mené à aucune avancée que les antiracistes libéraux n’ont pu déjà obtenir avec la simple exigence de représentativité. Il a aussi pu donner naissance à des dérives telles que le suprématisme islamiste noir d’Elijah Muhammad au sein de Nation of Islam.
En face, les mouvements antiracistes d’inspiration marxiste ou plus généralement le mouvement communiste international ont mené à bien de nombreuses luttes et conquêtes. Des droits civiques à la fin de l’apartheid jusqu’aux luttes d’indépendances menées en Afrique, en Asie et aux Amériques, ce sont bien les courant couplant la lutte antiraciste et l’anticolonialisme dans une perspective de révolution sociale qui ont été facteur de progrès.
B) Notre ambition
Notre ambition doit donc être celle d’un antiracisme offensif, socialiste et à vocation majoritaire. Un antiracisme de classe aujourd’hui trop confondu dans nos rangs comme un moyen de relégation au second plan de la question de l’antiracisme, au profit d’un « class first » opposé à notre héritage et aux thèses de Karl Marx. En ce sens, notre lutte pour l’émancipation ne doit ni s’arrêter à la seule analyse des classes économiques, ni tomber dans l’écueil d’une analyse où la race sociale serait une grille de lecture suffisante.
Un antiracisme offensif d’une part. L’aspiration majoritaire pour l’égalité et l’émancipation ne peut se suffire d’un traitement partiel ou pire, du silence. Notre mouvement doit se positionner sur les débats qui bouleversent la société et avoir une adresse claire, y compris sur les questions les plus clivantes telles que le racisme policier ou l’antisémitisme. Il doit également combattre avec force les mouvements réactionnaires issus des communautés minoritaires, tolérés par une partie du mouvement social.
Un antiracisme socialiste aussi. Car l’analyse de classe seule permet d’éviter l’écueil de la division et du militantisme communautaire. Notre perspective n’est pas celle d’une « réparation » au profit d’une communauté ou d’une autre, mais celle d’une transformation collective des rapports sociaux, en opposition franche aux aspirations des bourgeoisies communautaires.
Un antiracisme à vocation majoritaire enfin, débouché logique de l’articulation d’une position offensive et socialiste. Si nous sommes condamnés comme révolutionnaires à être majoritaire, alors nous sommes condamnés à construire un antiracisme rassembleur qui articule la lutte pour l’émancipation de toutes les populations victimes de discrimination avec la nécessaire unité de tout le prolétariat. Si des groupes parmi le prolétariat profitent assurément du racisme et que nous devons combattre ces bénéfices, notre combat ne peut s’inscrire dans une adresse généralisante et stigmatisante en direction de groupes sociaux dominants du point de vue de la race sociale. Si cet écueil peut être jubilatoire, il demeure sans perspective et aveugle sur le danger des groupes réactionnaires organisés au sein des groupes sociaux dominés du point de vue de la race sociale.
L’articulation des caractères offensif, socialiste et majoritaire de notre antiracisme constitue un défi pour notre organisation. Les frustrations de nombreux camarades témoignent d’une volonté forte d’une adresse claire pour notre mouvement. Jeunes communistes, notre force est dans notre capacité de synthèse et d’unité, ce congrès doit être le moment pour nous de franchir ce cap sur la question antiraciste.
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