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par Matthias IBER, 90

Immigration

Depuis 40 ans, la droite ne parle que de ça et le fait n’importe comment. Confondant immigration légale et celle illégale, ses aspects économiques – qu’elle occulte bien souvent, sociaux, politiques, diplomatiques ou religieux, les ennemis du peuple trompent celui-ci en profitant du monopole qui leur est accordé à ce sujet. Parallèlement à la critique de l’immigration injurieuse et vulgaire opérée par la droite a pu être opposée à gauche une autre approche plus modérée où les immigrés, bien malgré eux, tirent les salaires vers le bas suite à une basse manœuvre du patronat exploitant leur faiblesse. Ceci n’a aucune base scientifique.

À l’inverse, dans nos rangs et dans d’autres, l’immigration est perçue positivement. On entend chez nous, en assemblée générale, en débat, en temps national ou ailleurs, sur un ton simpliste, que l’immigration est une chance et que la diversité est nécessaire. Aborder le sujet serait déjà quasiment un signe de « réactionnarisation ». On peut trouver ce genre de propos chez nos camarades aussi valeureux soient-ils comme chez certains membres du gouvernement. Je ne crois pas que cette vulgate puisse plaire à une fraction suffisante du peuple puisqu’elle n’explique rien et implique des présupposés absurdes et réactionnaires. Mon but sera ici de les mettre en lumière.

Que ce soit bien clair : cette contribution ne vise pas à fournir un exposé universitaire sur l’immigration ni à proposer un programme de mesures pour notre organisation. Elle tend simplement à souligner que le traitement qui en est fait par les militants au MJCF comme au PCF laisse planer au-dessus de nous un plafond de verre. Toute la pensée rationaliste, républicaine, communiste des derniers siècles nous permet de traiter ce sujet comme un autre, de l’expliquer précisément au peuple qui s’en préoccupe. Nous ne le faisons pas et les camarades qui s’y essaient s’exposent à la meute pavlovienne qui ressemble à la silhouette du Cri de Munch quand est prononcé le mot interdit. Je crains même que beaucoup de camarades aient déjà porté une main à leur bouche soudain grande ouverte en apercevant le titre de ma contribution. Mon but est de faire cesser ceci.

I. « Il faut parler de salaires plutôt que d’immigration ! »

Par cette musique, on comprend que l’immigration ne serait pas un sujet de préoccupation légitime dans le peuple ou dans notre organisation. Très bien ! Les communistes ne devraient donc pas parler du sujet par lequel la droite sème la confusion dans le peuple depuis plus de 40 ans… Je pense autrement. Bien sûr, on pourrait immédiatement me répondre que si ce thème est si présent, c’est parce que les médias le montent en épingle. Je serai alors heureux d’apprendre que les communistes ont renoncé à répondre aux attaques et aux déformations de la presse bourgeoise. « Mais alors c’est l’adversaire qui choisit nos mots ! » rétorqueraient à leur tour des camarades de bonne foi. Ce à quoi je répondrai que nous n’aurons jamais les mêmes mots que nos adversaires, car seuls nous parlent de capitalisme et refusons catégoriquement de stigmatiser l’immigré. **Il s’agit d’un contre-discours subversif et prolétarien sur une conséquence de l’impérialisme et non d’une bête « reprise des thèmes de l’adversaire. ».** Dévoiler l’escroquerie sociale du RN est nécessaire mais ne suffit pas : je connais trop de gens dans le Territoire-de-Belfort conscients de l’arnaque que représente le programme économique du RN, mais prêts à voter malgré tout pour lui. En bref, nous sommes les seuls à pouvoir expliquer les phénomènes migratoires grâce à notre étude du capitalisme, la maîtrise du concept d’impérialisme, notre culture anticoloniale… mais il ne faudrait surtout pas en parler car « c’est la droite qui en parle » et voilà tout ? Je pense que ça n’est pas sérieux. Mais le peuple, lui, est sérieux…

II. « L’immigration est une chance pour la France ! »

Beaucoup d’entre vous pourraient ne pas voir le problème dans cette formule martelée par le PS de Manuel Valls. Pourtant, on dit que la chance se provoque ; c’est sûrement bien le cas ici. Comment aurait-on pu dire aux Français dont les gouvernements ont soutenu les pouvoirs les plus réactionnaires en Italie aux XIXe-XXe siècle que l’arrivée massive d’Italiens fuyant la misère que la France contribuait à maintenir constituait une formidable « chance » ? Même chose pour les Polonais et à plus forte raison pour les Espagnols ? Est-il décent de considérer comme une « chance » l’arrivée au siècle passé d’immigrés algériens après que la France a saigné le pays durant un siècle et demi par l’horreur absolue de la colonisation et où les plaies demeurent béantes ? Et aujourd’hui encore qu’arrivent illégalement par bateaux des migrants dont beaucoup meurent en route et viennent de pays que la France maintient dans le néo-colonialisme ? Marx disait qu’un peuple ne peut être libre en en opprimant un autre… **Alors pour qui exactement le départ d’un prolétaire d’une nation ruinée par l’impérialisme constituerait une chance ?** Voyez par vous-même : parler de « chance » ou de tout autre heureux qualificatif léger – frivole ? – est indécent et n’est pas sérieux. Le peuple est sérieux.

III. « Ah ah ah ! Il vote Bardella et il est contre l’immigration ! Il a sûrement dû se faire racketter par un arabe à l’école ! »

Vous avez toutes et tous entendu ce genre de propos dans des soirées de gauche. Il arrive très certainement à beaucoup d’entre vous – notamment étudiants – de tenir ce discours. Je ne le trouve pas pertinent, pas utile. Bien que ce genre de blagues se cantonne en général au cadre privé, cette malheureuse attitude se ressent sur le terrain et lors de prises de paroles publiques. En effet, j’ai vu des camarades désespérés venir me raconter leur désarroi après une discussion avec des collègues, amis d’amis ou autres où ils les ont vus justifier une forme de racisme par une agression passée. Mais, camarade, quoi de plus logique ? Un communiste estimerait donc que se forme une conscience parfaite et logique après une agression, légère ou – bien plus souvent – traumatisante ? Non. Ce n’est là qu’un avatar de la conscience imparfaite qui naît de l’expérience immédiate, rempart à une véritable conscience de classe comme le rappelait bien Lukács, penseur marxiste hétérodoxe et antistalinien. Le rôle des communistes est normalement de partir de celle-ci pour faire naître cette conscience. L’attitude de beaucoup de militants y déroge donc et confine à terme au sectarisme. J’ajoute que dans ce genre d’anecdotes se trouve pourtant une des clés de compréhension de la division du peuple. Le camarade Aurélien Aramini qui fut mon professeur et dont je suis fier d’avoir été l’élève parle de « circulation cyclique des affects racistes »(1) pour caractériser en partie le racisme moderne, celui-ci naissant chez l’individu à partir de micro-interactions conflictuelles avec l’Autre beaucoup plus que selon un système de hiérarchie des races préétabli. Un prolétaire peut donc très vite, dans la confusion crée par les conflits et son racisme naissant, prendre frontalement parti contre toute immigration et s’y radicaliser. Mais, voilà donc un phénomène qui pourrait être endigué si nous faisions – entre autres – connaître assez souvent notre discours original sur l’immigration et si – sur proposition d’A. Aramini (2) – l’on réussissait à créer un cadre où puisse avoir lieu des interactions vertueuses (ex : le sport, le parti, le syndicat, la renaissance de notre réseau associatif, etc.) À condition bien sûr que le tabou soit enfin levé et que les militants cessent de prendre de haut les gens qui s’y sont trompés ; d’autant qu’il est de plus en plus facile de s’y leurrer quand on voit le manque croissant d’encadrement de la mixité sociale… (si je peux me hasarder à un drôle de lien, c’est notamment une des raisons pour lesquelles je suis très satisfait que le MJCF soit officiellement favorable au rétablissement du service militaire où tout le monde se fréquente à armes égales, si je puis dire. Je me risquerai même à souligner que Jean-Marie Le Pen a atteint le second tour de l’élection présidentielle juste après le septennat ayant aboli le service.)

IV. « Mais l’immigration c’est super ! Il faut de la diversité ! Moi j’ai pas envie de vivre qu’avec des blonds aux yeux bleus ! »

Bon… c’est vraiment un commentaire que j’entends chez les communistes. Je pense seulement utile de préciser qu’il n’est pas de bon ton d’émettre des préférences sur la couleur de peau des gens qui nous entourent. Je trouverai aussi très malvenu d’expliquer à un immigré traumatisé par la guerre qu’il est super qu’il soit venu mettre un peu de couleur… Restons sérieux. Le peuple n’en peut plus.

V. L’antiracisme pour abattre la confusion.

Je ne propose rien d’autre qu’une nouvelle attitude concernant l’immigration. Je n’ai pas ici la prétention de redéfinir la ligne du MJCF. Nous devons parler d’immigration pour emplir de rationalité l’espace laissé vide par nous-même et parasité par la droite qui ment au peuple. Nous devons en faire un axe récurrent sans diminuer le moins du monde la fréquence avec laquelle nous militons sur nos sujets de prédilection. Nous devons cesser d’adopter les discours gauchistes que j’ai critiqués ici et qui prennent trop de place dans l’organisation, nous coupant d’une trop grande partie des masses. Ainsi, nous devrons – si vous êtes d’accord – rappeler à chaque fois notre engagement à un antiracisme offensif et qui doit être accentué lors du congrès. Nous devrons en parallèle nous attaquer politiquement encore plus durement à tous ceux qui stigmatisent l’immigré. Voilà qui devrait in fine tuer dans l’œuf toute confusion, abattre le discours schématique et raciste du Rassemblement National et faire progresser nos idées en répondant enfin sérieusement à une préoccupation du peuple.

(1) : ARAMINI Aurélien, Du racisme et des jeunes, Éditions de l’Aube, 2022

(2) Ibid.

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