Militantisme
par Aurélien Millet - MJCF69Quelles définition et implications du centralisme démocratique pour le MJCF ?
Introduction
Le centralisme démocratique est un marqueur historique des organisations communistes léninistes. Il faut cependant se rendre à l’évidence : au-delà du principe fondamental, les déclinaisons concrètes que l’on peut en faire sont infinies. Nous considérons dans cette contribution qu’il est nécessaire pour notre mouvement de redéfinir en détail ce que l’on entend par centralisme démocratique au MJCF d’aujourd’hui.
Car si le principe même est assez rarement remis en question et sera probablement réadopté au 44ème congrès, force est de constater que ses implications concrètes sont parfois assez floues. Le texte du dernier congrès, pas plus que nos derniers statuts, ne précisent ainsi de quelle manière s’applique le « respect des décisions prises collectivement » (texte du 43ème congrès, page 17), point central du centralisme démocratique. Son principe général est en effet qu’il est nécessaire de circonscrire les temps démocratiques et les temps d’actions : une fois des décisions prises démocratiquement, l’ensemble de l’organisation doit les appliquer unitairement. Mais que cela implique-t-il pour l’expression de points de vue individuels n’étant pas en accord avec cette ligne en dehors des temps démocratiques internes ? Qui est concerné-e par cette implication ? Si il existe bien une culture du centralisme démocratique au MJCF, où il est typiquement très rare et malvenu que des cadres expriment un désaccord avec la ligne publiquement – et, à notre époque, sur les réseaux sociaux notamment – une définition plus exacte et justifiée apparaît comme nécessaire.
A. La posture démocratique communiste
Le centralisme démocratique implique, nécessite, et doit créer une posture particulière chez les militant-es communistes, l’aspect le plus évident en étant l’acceptation de sa propre mise en minorité, quand elle a lieu. Il est évident que des désaccords trop importants et fondamentaux ne peuvent que conduire à la démission, mais rare sont les cas aussi extrêmes dans les décisions prises le plus souvent dans notre mouvement. Le plus souvent, les désaccords que nous, militant-es du MJCF, avons avec notre ligne sur tel ou tel point causent de la frustration, de la colère, voir du découragement. Comment circonscrire ces situations inévitables à un niveau acceptable ? Doit-on adopter une posture de résignation, de désengagement de la vie démocratique du mouvement lorsque l’on a échoué à faire bouger la ligne sur des aspects que nous considérons comme importants ? Doit-on au contraire crier nos désaccords sur tous les toits, pour montrer au monde que la ligne du MJCF ne représente pas l’intégralité des points de vues de tous-tes ses adhérent-es ?
La réponse se trouve en amont. Lors des temps démocratiques, quelle que soit leur échelle, nous considérons dans cette contribution que les militant-es communistes doivent adopter une posture de « Convaincre et se laisser convaincre ». Les deux sont aussi importants l’un que l’autre. Convaincre, car nous devons dédier de l’énergie, de la motivation à la préparation, la réflexion sur, et la présentation de nos arguments. Cette énergie doit nous venir de notre conviction sur la justesse de nos positions, venant de notre réflexion, personnelle comme collective, et de la confiance dans la démocratie de l’organisation. Se laisser convaincre, car la confiance que nous avons en notre propre sincérité, en la profondeur de nos réflexions, en la volonté que nous avons d’améliorer notre organisation et d’atteindre nos buts, nous devons aussi l’avoir envers nos camarades. Nous devons donc aborder chaque temps démocratique avec l’esprit ouvert, et nous efforcer à être aussi motivé-es à convaincre de nos arguments qu’à se laisser convaincre par ceux des autres, en comprenant tous leurs sens et leurs portées. Notre conception du débat démocratique est ainsi à mille lieux de ceux des plateaux de télévisions, où le temps de parole de l’autre n’est que l’occasion de préparer le nôtre, et est au contraire celle d’un processus d’élaboration collective. Ainsi, lorsque nous sommes mis en minorité, même si nous ne sommes pas convaincus du bien-fondé de la décision finale, nous devons au moins être parfaitement conscient-e des raisons qui motivent cette décision, et par là même trouver la motivation de la défendre malgré tout. Confiance en nous-mêmes, confiance en nos camarades, et confiance envers le processus démocratique vont ainsi de pair, et occupent une place aussi importante l’une que l’autre.
Il faut également dire que, bien évidemment, aucune décision n’est irrévocable : que ce soit un congrès où une AG de rentrée, le prochain congrès ou AG est un nouveau moment pour les remettre en question. C’est une autre source d’où tirer la motivation à défendre la ligne collectivement et démocratiquement décidée : le temps et l’expérience passée à tenir une position est la source de la critique de celle-ci, ou au contraire celui de s’en laisser convaincre a posteriori, si elle nous apparaît finalement juste et fonctionnelle, contrairement à ce que l’on pensait. Bien sûr, si telle position nous est réellement difficile à tenir, car nous ne la partageons pas du tout, et que nous ne parvenons sincèrement pas à trouver les moyens de la défendre malgré tout, il nous est possible de choisir de ne pas militer sur cette question. Mais cela doit être le dernier recours possible, exceptionnel. Et cela ne peut pas s’appliquer aux cadres, de par la nature même de leur rôle.
B. Le statut de cadre et le centralisme démocratique
Nous pratiquons au MJCF ce que nous appelons une « politique de cadre ». Loin de rejeter ou d’être méfiant-es à l’égard des responsables, nous considérons au contraire que la formation de cadres est l’un des enjeux les plus importants de notre mouvement. Car ce sont les cadres qui sont garant-es, responsables de l’application des décisions prises par l’ensemble des adhérent-es : c’est-à-dire de la démocratie.
Nous considérons que la nécessité de tenir les positions de l’organisation ne devrait s’appliquer qu’aux cadres, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, il faut connaître la ligne de l’organisation afin de pouvoir la tenir, ce qui n’est pas forcément le cas de nouveaux-elles adhérent-es mais l’est normalement pour les cadres. Deuxièmement, puisque les cadres sont en charge de l’organisation concrète de la démocratie dans le mouvement, par l’organisation et la tenue des réunions, AG, conférences d’ANA et de Congrès, etc, et puisque comme nous l’avons vu ils/elles ont dans notre mouvement le rôle de garant-es de la démocratie, il nous apparaît comme parfaitement contradictoire que ces mêmes cadres ne soient pas tenu-es au respect et au fait de tenir les positions démocratiquement décidées ; ce qui n’est pas le cas du reste des adhérent-es. Troisièmement, les cadres représentent publiquement l’organisation et par là-même leur parole l’engage toute entière : c’est donc l’organisation qui doit parler à travers elles/eux dans leur expression publique, y compris « personnelle » – comme dans le cas d’un compte sur un réseau social – dès lors que l’appartenance au mouvement est mentionnée.
Il faut définir plus précisément ce qu’on entend par le fait de devoir tenir les positions de l’organisation. En effet, les cadres sont des adhérent-es au même titre que les autres et ont le même droit à l’expression démocratique et à la participation aux processus démocratiques. La frontière se situe au niveau du caractère public ou privé de l’expression, mais pas uniquement. Premièrement, il est évidemment impensable de restreindre de quelque manière que ce soit l’expression privé des cadres : ce que nous disions plus haut d’applique à l’expression publique, sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans les prises de parole, etc. Mais il faut également parler de l’expression des cadres à l’intérieur de l’organisation : il nous semble évident que le rôle d’un-e cadre comprend le fait de savoir faire la part des choses entre les positions de l’organisation et les siennes propres, lorsqu’elles entrent en conflit. Il ne s’agit absolument pas de cacher ses divergences – de toute manière nécessairement apparente dans les temps démocratique – mais de présenter d’abord explicitement les positions démocratiquement décidées de l’organisation avant de parler de ses points de vue propres, autrement dit de bien différencier et hiérarchiser les deux. Cela implique, comme nous en parlions dans la partie précédente, de connaître les arguments justifiant la position de l’organisation aussi bien que les siens propres justifiant sa propre position divergente. L’enjeu est démocratique : notamment pour les nouveaux-elles adhérent-es, il ne faut pas imposer ses propres vues, aussi justifiées, pensons-nous qu’elles soient, en se servant, de fait, de sa légitimité de cadre que l’on tire précisément de l’organisation.
Bien sûr, la juste mesure réside dans une pratique de cadre nourrie par l’expérience qui permet et suscite le débat démocratique, en apportant tous les éléments – y compris contradictoires, donc – pouvant nourrir les débats, les réflexions et les critiques du reste des adhérent-es. Il est évident que l’individualité de la personne du/de la cadre est un apport dans cette coconstruction de la posture démocratique que l’on apprend en adhérant au mouvement ; nos pratiques de cadre doivent simplement permettre à cette individualité de s’exprimer de cette manière, vertueuse, plutôt que l’inverse. Ce n’est donc pas le positionnement critique du/de la cadre que nous critiquons ici, et nous disons au contraire qu’il doit s’étendre, au-delà des positions de l’organisation, à ses propres positions. Le positionnement critique et les capacités de critiques des cadres sont en effet de formidables exemples pour le reste des adhérent-es, particulièrement nouveaux-elles, car c’est bien ces capacités que notre démocratie nécessite.
Conclusion
Nous espérons que cette contribution sera utile pour notre Congrès.
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